Mgr Daniel, Patriarche de l’Eglise roumaine : « Je me considère comme un Orthodoxe réaliste, sans peur du dialogue »

« Je me considère comme un Orthodoxe réaliste, sans peur du dialogue »

Entretien du métropolite Daniel, Patriarche de l’Église roumaine à « Radio România Actualitàti », le 13 septembre 2007.

 

Son Éminence Monseigneur Daniel, métropolite de Moldavie et de Bucovine, est le nouveau patriarche élu de l’Église orthodoxe roumaine, suite au vote du 12 septembre par le Collège électoral ecclésiastique. La personnalité et l’activité de Monseigneur Daniel comme Métropolite ont été fréquemment présentées par les Moyens de communication, surtout dans la période qui a précédé les élections à la fonction de Patriarche. Dans le premier entretien qu’il a accordé au poste national de Radio, le sixième patriarche de Roumanie aborde trois sujets : le grand défi que rencontre l’Église aujourd’hui ; la crédibilité de cette institution du Pays dans sa relation avec le monde politique ; le bien-fondé et l’opportunité de l’Oecuménisme.

Le reporter : Votre Éminence, nous vous félicitons tout d’abord pour la confiance que vous a accordée le Collège électoral ecclésiastique en vous élisant Patriarche de l’Église orthodoxe roumaine. Que Dieu vous aide dans le ministère que vous allez accomplir, qui est la plus grande fonction de service dans l’Église !

Mgr Daniel : Nous vous remercions pour ces félicitations ; bien sûr, nous considérons que c’est Dieu qui nous a appelé à ce service, qui est un service très difficile. Mais ce service est nécessaire à l’Église, de sorte que, avec le Saint-Synode et tout le clergé du Pays, nous servions l’Église sur la voie du Salut : le premier appel adressé à tous les humains est en effet l’appel à se préparer dès cette vie pour la vie éternelle, un appel à chercher le Salut.

La sécularisation, le plus grand défi à l’Église

Le reporter : Votre Éminence, quel est, selon vous, le plus grand défi auquel l’Église est confrontée en ce temps ?

Mgr Daniel : Je crois que le premier et le plus grand défi est la sécularisation, plus précisément celle de la vie personnelle et de la vie de la société : comme si Dieu n’existait pas. En d’autres termes, il s’agit d’une société qui se construit de plus en plus sans référence à Dieu, sans référence aux valeurs religieuses. De ce point de vue, plus la sécularisation augmente, plus l’Église doit demeurer fidèle, confiante dans le Christ : plus elle doit intensifier sa vie spirituelle. Dans cette polarisation, sécularisation / sainteté, nous devons lutter pour pouvoir maintenir la vocation principale de l’être humain, qui consiste à développer la vie en relation avec Dieu. Si nous oublions Dieu, alors la dignité humaine également, ou la valeur éternelle de l’être humain se perd.

La sécularisation se présente donc comme un problème, et nullement comme une solution. Elle n’est pas une solution, parce qu’elle limite l’existence de l’être humain au biologique et au cosmique. En d’autres termes, elle limite l’existence de l’être humain à ce qui est terrestre. Or, la vocation principale de l’être humain consiste à porter en soi une aspiration éternelle, une aspiration à l’amour éternel, une aspiration à la vie éternelle. C’est la foi qui donne cela, la foi en tant que lien vivant avec Dieu éternel et immuable.

Le reporter : Comment l’Église peut-elle freiner cette tendance croissante – en Occident européen elle est plus accentuée, mais on voit que chez nous également cette tendance augmente – à séparer l’être humain du spirituel, et de Dieu ? Par quel moyen l’Église pourrait-elle la contrecarrer ?

Mgr Daniel : Pour nous, il nous faut d’abord suivre la tradition des saints Pères, parce que ces valeurs de sécularisation, comme nous le disions, ne constituent pas une solution en soi. Or très souvent la société, atteignant des extrêmes en ce qui concerne l’oubli de Dieu, cherchera à nouveau la religion, en vertu de la pédagogie divine dans l’Histoire. La sécularisation est un vide spirituel. On ne peut rien fonder sur un vide spirituel. Par conséquent, nous devons demeurer croyants, fidèles au Christ, même si nous sommes peu nombreux, car à partir de ce petit nombre Dieu peut ensuite renouveler la société. Par exemple, le communisme en Roumanie se croyait à un moment donné tout puissant et éternel ; mais l’Histoire a fait en sorte que le communisme a perdu cette position dominante chez nous, et ceux qui avaient été humiliés, qui avaient été marginalisés, les chrétiens, ont reçu de Dieu l’appel à réapparaître, pour que l’Église soit à nouveau présente dans la société.

De même, nous croyons que la sécularisation européenne et nord-américaine ne durera également qu’un temps : par contraste, l’être humain cherchera Dieu. Par ailleurs, nous rencontrons également le défi des autres religions. Par exemple, en France sécularisée, l’Église a été marginalisée, est devenue timide, mais est arrivé l’Islam, qui affirme très fort la foi en Dieu, et la société sécularisée est confrontée maintenant, d’une façon inattendue et même difficile à gérer, à une présence du religieux. Donc, Dieu travaille dans l’Histoire de façon étonnante.

En aucun cas nous ne considérons que la sécularisation de type occidental soit éternelle. Déjà, en milieu sécularisé, existent également des symptômes de redécouverte de la foi, non d’une foi purement formelle, mais d’une foi existentielle, vécue. Nous avons besoin d’une foi témoignée, d’une foi engagée, pas seulement d’une foi nominale. D’où l’importance de la mission de l’Église. Ne cédons pas ; et, deuxièmement, approfondissons les vérités de la foi, afin de trouver dans notre foi un puissant élan.

« La force spirituelle compte d’abord ; ensuite se trouvent les valeurs matérielles »

Le reporter : Votre Éminence, après 1989 l’Église orthodoxe a eu une activité sociale et philanthropique de plus en plus intense. On a fondé des établissements sociaux dans toutes les éparchies, y compris à Iassy. Vous y avez été Métropolite, vous avez déployé une riche activité sociale. L’Église orthodoxe roumaine a-t-elle une force matérielle suffisante pour développer cette activité sociale et philanthropique ?

Mgr Daniel : Elle n’a pas la force matérielle nécessaire, mais nous comptons toujours, d’abord, sur la force spirituelle. S’il existe une force spirituelle, une conviction que la Liturgie s’intègre à la philanthropie, et que la philanthropie doit avoir comme base la Liturgie, nous trouverons les forces matérielles. Cela se voit, par exemple, quand le prêtre veut, dans la Paroisse, faire quelque chose en faveur des pauvres, en faveur des isolés, en faveur des malades. Dieu l’aide lui aussi à trouver un donateur, et il coopère avec les autorités locales… Le plus important est que nous ayons beaucoup d’amour pour Dieu et pour le prochain, et les moyens matériels augmenteront. Jamais nous, les Roumains, n’avons eu de surplus matériel, d’où l’expression « il a donné du peu qu’il a pour l’Église » ou bien « du peu qu’il a, il a aidé les autres plus pauvres que lui ». Ainsi, d’abord compte la force spirituelle, et ensuite on trouve les biens matériels.

Relation avec le monde politique

Le reporter : Toujours depuis 1989, il a été observé une tendance du monde politique à utiliser l’Église, quelquefois, pour son image, à la prendre comme instrument, disons, électoral. L’Église est reconnue comme étant l’institution la plus crédible parmi les Roumains. Comment aborderez-vous, pendant votre patriarcat, la relation avec la politique ?

Mgr Daniel : Nous, en général, nous affirmons, non une opinion personnelle en ce qui concerne les relations Église-Etat, mais celle de l’ensemble du Saint-Synode. Et l’attitude de l’Église toujours valable aujourd’hui, en tant que principe, est la suivante : gardons l’autonomie de l’Église face à l’Etat, sans toutefois que cette autonomie soit d’aucune manière ni une concurrence avec l’Etat, ni un isolement total par rapport à lui. Nous avons déjà inscrit ce principe également dans la nouvelle législation des Cultes : les cultes sont autonomes face à l’Etat, mais en même temps ils coopèrent avec l’Etat pour le bien commun. Donc, nous ne sommes pas une Église d’Etat et nous ne dépendons pas de l’Etat au sens d’une subordination. Toutefois, vu que la majorité de la population du Pays appartient à l’Église orthodoxe roumaine, nous ne pouvons ni nous considérer comme un Etat dans l’Etat, ni éviter de coopérer avec l’Etat.

Quelquefois on cherche peut-être dans les campagnes électorales à utiliser l’image de l’Église ; mais nous, en tant qu’Église, nous n’avons pas de préférence pour un parti particulier. N’oublions pas que dans tous les partis politiques existent des membres de l’Église orthodoxe roumaine, et que par conséquent notre relation avec ces membres est surtout d’ordre spirituel. Ces personnes sont nos frères dans la Foi ou les enfants spirituels de l’Église et, par conséquent, l’Église souhaite cultiver la conscience chrétienne, y compris chez les hommes politiques. En d’autres mots, un homme politique doit être chrétien, non seulement une fois tous les quatre ans, mais tout le temps.

Le reporter : Croyez-vous, donc, qu’il est suffisant de présenter les intérêts de l’Église au sein des instances qui prennent des décisions d’Etat par l’intermédiaire des membres laïcs, ou par les membres politiciens, plutôt que de le faire par l’intermédiaire d’un membre de droit dans un parlement ? Croyez-vous nécessaire cette forme de participation aux décisions ?

Mgr Daniel : L’expérience du passé avec des membres de droit au Sénat n’a pas toujours été bénéfique. Un hiérarque qui siège trop au Parlement ne peut pas s’occuper de son diocèse. Toutefois, il est bien que, lorsque des lois se référent directement ou indirectement à la vie de l’Église, ces personnes soient invitées à exposer leur point de vue.

« Une Orthodoxie agressive n’est attirante pour personne »

Le reporter : Votre Eminence, à l’intérieur de l’Église, nous le savons tous, existe un courant pour ainsi dire « anti-oecuméniste », une peur des moines et des fidèles que l’ouverture œcuménique puisse conduire à la perte de la foi orthodoxe. Vous avez été souvent catalogué d’oecuméniste, quelquefois avec une nuance péjorative. Comment vous définissez-vous vous-même dans ce domaine ?

Mgr Daniel : Je me définis moi-même comme un Orthodoxe réaliste, et non oecuméniste. En fait, dans un monde pluraliste du point de vue confessionnel, religieux, nous pouvons promouvoir l’Orthodoxie, non par l’isolement, mais par le dialogue, par la coopération. Nous avons des millions de Roumains orthodoxes à l’extérieur des frontières du Pays, dans des pays à majorité catholique ou protestante. Par conséquent, le contact et le dialogue sont inévitables. Mais, en ce qui concerne notre engagement dans le Mouvement œcuménique, l’Église orthodoxe roumaine n’est pas toute seule. Dans ce domaine il y a eu de nombreuses décisions panorthodoxes qui recommandent le dialogue et la coopération. Ainsi, même si l’Église russe et l’Église grecque, paraissent quelquefois réticentes, elles sont elles également engagées de façon officielle dans les dialogues œcuméniques internationaux, avec le Patriarcat œcuménique.

Important n’est pas le fait d’être œcuménique ou ouvert, mais la mesure selon laquelle nous utilisons le dialogue et la coopération pour mettre en évidence les valeurs de l’Orthodoxie. Si nous utilisons l’œcuménisme comme une opportunité de faire connaître l’Orthodoxie, c’est bénéfique. Si nous perdons ainsi notre identité, si nous nous dissolvons quand nous dialoguons, bien sûr que cela peut constituer un danger. C’est pourquoi, un témoignage œcuménique authentique et bénéfique aux Orthodoxes ne peut être exercé que s’il est bien préparé, si l’on connaît les valeurs pérennes de l’Orthodoxie et, en même temps, si l’on connaît également les points communs ou les points de divergences avec les autres confessions. Aujourd’hui, face à la société sécularisée, les chrétiens ne sont pas crédibles quand ils sont en conflit. Ils jouissent en revanche d’une grande crédibilité devant le monde sécularisé quand ils dialoguent et quand ils coopèrent, quand ils coopèrent dans le domaine social, face à la souffrance, face à la pauvreté. Par conséquent, il faut que nous voyions cette ouverture œcuménique des Roumains, non comme une simple mode, mais comme une façon de vivre ensemble de manière civilisée, comme un effort de passer du conflit au dialogue, et de la confrontation à la coopération. S’il arrivait que nous relativisions la foi et la morale chrétiennes, alors l’Oecuménisme ne serait plus bénéfique pour nous. Mais pour affirmer les valeurs profondes de l’Orthodoxie, nous croyons qu’il faut le faire par le dialogue, non par le conflit au par l’agressivité. Une Orthodoxie agressive n’est attrayante pour personne. Le laxisme non plus : il se dissoudrait dans un dialogue superficiel, sans discernement critique.

« Nous croyons, non pas en une Église autocéphale, mais dans l’Église catholique »

Le reporter : Croyez-vous que l’Orthodoxie, les Églises orthodoxes nationales sont suffisamment unies dans le message qu’elles transmettent au sein de ce dialogue avec les autres confessions ? Comment croyez-vous qu’on peut fortifier l’unité de l’Orthodoxie ?

Mgr Daniel : Nous avons besoin de rencontres périodiques, régulières, entre Églises orthodoxes autocéphales. Nous l’avons dit en présence du Saint Synode et au nom du Saint Synode, il y a deux ans (n.r. : 2005), en présence du Patriarche œcuménique, Sa Sainteté Bartholomée I, qui a beaucoup apprécié cette proposition. Toutefois, pour le moment il est difficile d’atteindre la régularité dans les rencontres panorthodoxes. Pourquoi les saints Canons demandent-ils que les évêques d’un pays, d’une Église locale, se réunissent au moins deux fois par an, au printemps et à l’automne ? Parce que la conciliarité suppose également des réunions périodiques. Mais au niveau panorthodoxe, c’est-à-dire universel, nous n’avons cette pratique des réunions périodiques qu’une fois tous les trois ans à peu près. Je crois que chaque Église orthodoxe nationale a une valeur particulière, parce qu’elle s’identifie, en général, avec la mission qui est la sienne à l’égard d’un peuple déjà évangélisé. Toutefois, n’oublions pas que dans notre Symbole de foi, nous confessons l’Église « une, sainte, catholique et apostolique ». Nous croyons, non pas en une Église autocéphale, mais dans l’Église catholique, c’est-à-dire l’Orthodoxie dans son ensemble. Or, de ce point de vue, sont très nécessaires non seulement notre dialogue avec les autres confessions mais, en premier lieu, un dialogue plus intense et une coopération plus étroite entre les Églises orthodoxes sœurs.

(Bureau de Presse du Patriarcat roumain)

Traduction Père Marc-Antoine Costa de Beauregard.

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